PULCI (L.)

PULCI (L.)
PULCI (L.)

Auteur quelque peu oublié, Pulci est avec et avant Boiardo le fondateur d’un genre littéraire qui devait connaître en Italie une fortune extraordinaire et aboutir, en passant par l’immortel Arioste dont le Roland Furieux connaît de nos jours une nouvelle jeunesse, à ce monument de grâce baroque qu’est La Jérusalem délivrée du Tasse. Mais s’il reprend la matière des «chanteurs» du Moyen Âge, s’il est coulé dans le moule du poème chevaleresque, son Morgant le Géant pétille de l’esprit populaire de la Florence de son temps et, plus qu’au cycle carolingien, se rattache par la fantaisie, le mélange de fantastique et de réel à tout un courant bourgeois et réaliste de la première moitié de la Renaissance annonçant Rabelais et le roman picaresque.

L’auteur de Morgant le Géant

De l’enfance de Luigi Pulci, né à Florence, on sait peu de chose. De graves revers de fortune subis par sa famille le contraignent en 1459 à accepter les fonctions de secrétaire auprès de Francesco Castellani. Des spéculations malheureuses de son frère Luca aboutissent au bannissement de Florence de Luca et de son autre frère Bernardo. Devenu homme de confiance de Laurent de Médicis, Pulci exécute pour son compte de nombreuses missions. Son amitié avec ce prince nous vaut une riche correspondance où se reflète sa nature triste, lyrique, bizarre, tour à tour amère et spirituelle. La polémique qui l’oppose à Matteo Franco, poète cher à Laurent, certaines dissensions avec Marsile Ficin, également intime de Franco, sont peut-être à l’origine des premiers nuages qui assombrissent ses relations avec Laurent le Magnifique et de son passage au service du prince Roberto Sanseverino qu’il suivra dans ses nombreuses pérégrinations. Il tombe malade lors d’un voyage à Venise et meurt à Padoue. Accusé de pratiques magiques et de scepticisme à l’égard de la foi, il est inhumé en terre non consacrée, comme un hérétique.

À part ses lettres à Laurent le Magnifique, un petit poème rustique, parodie de la Nencia da Barberino de Laurent et la Giostra di Lorenzo qui célèbre la victoire de Laurent au tournoi de 1469, Pulci nous a laissé surtout son Morgant le Géant (Morgante Maggiore , 1460-1479). Composé à la demande de la pieuse mère de Laurent de Médicis, Lucrezia Tornabuoni, ce poème chevaleresque comique, en vingt-huit chants, écrit en huitains et dans l’endécasyllabe traditionnel de la grande poésie italienne, reprend et transforme la fruste matière que lui propose un Chant de Roland (Cantare d’Orlando ) d’un anonyme du XIVe siècle. On y retrouve les principaux personnages du cycle carolingien: Charlemagne, Roland, Olivier, Renaud, Ganelon, Marsile, mais aussi deux inventions propres à Pulci, le géant Morgant et le demi-géant Margutte, son écuyer, qui incarnent le peuple débonnaire et crédule. On y voit aussi deux diables, Astaroth et Farfarello, qui, par le pouvoir magique du sorcier Malaggigi, ont mission de ramener par les airs Renaud et Richard. Roland et Renaud, ulcérés de l’aveuglement de Charlemagne à l’égard de Ganelon, quittent sa cour. C’est alors que Roland rencontre le païen Morgant en train d’assiéger une abbaye et qu’il le convertit au christianisme. Après avoir combattu des monstres et des rois, déjoué mille enchantements, les paladins rentrent pour se porter au secours de la France menacée. Comme dans la Chanson de Roland , c’est alors Roncevaux, la mort de Roland, la découverte de la perfidie de Ganelon; les traîtres sont punis et le poème s’achève sur la fin sereine de Charlemagne. À ce moment, Morgant le Géant, grand pourfendeur de lions, de crocodiles, d’éléphants et de démons, a déjà disparu de la scène depuis quelques chants: après avoir, pour son dernier exploit, tué une baleine, il meurt, mordu dans l’eau par une crevette, pleuré de Roland et de Renaud.

Réalité et surréel

Si Pulci a choisi ce genre littéraire, ce n’est pas, semble-t-il, parce qu’il se prêtait à une parodie de la chevalerie et de la foi. Mais ce genre, par son ampleur, la liberté qu’y trouvait l’auteur de parcourir l’espace et le temps, de mélanger coutumes lointaines et mœurs de sa province, de jouer sur tous les registres, du grandiose au familier et au trivial, convenait le mieux à son tempérament lyrique tempéré de gouaille populaire, au souffle, en lui, de l’esprit nouveau, avide d’inventorier le vaste monde. À chercher chez Pulci une critique systématique et rigoureuse du dogme chrétien ou de l’esprit chevaleresque, on s’expose à être déconcerté par les contradictions, les incohérences, les changements brusques de perspective, les faiblesses de l’argumentation. Il serait aussi vain d’y guetter cette nostalgie pour un monde disparu, qui imprègne l’œuvre de son contemporain, le Ferrarais Boiardo. Dans le Morgant , la démarche est radicalement opposée à celle du Moyen Âge, qui s’inscrivait dans un cadre rigoureusement fixé où chaque chose avait sa place déterminée au sein de l’ordre universel, mais la modernité de l’œuvre se traduit plus sur le plan esthétique que sur le plan théorique. Ainsi, la curiosité de Pulci pour les sciences occultes, la magie, la Kabbale, les anciens textes hébraïques, son désintérêt pour les Pères de l’Église et les rites chrétiens, plus qu’ils ne constituent un bréviaire de l’incroyance, expriment un désir d’évasion vers de nouvelles contrées stylistiques. Bref, le dogme chrétien a cessé d’être pour l’auteur source d’inspiration.

Le thème du bon géant Morgant, le païen converti (circonstance dont l’Arioste se souviendra pour son Roger qu’il ramènera à des proportions humaines), n’est pas sans annoncer Pantagruel, bien que l’on soit ici fort loin de l’Utopie et des théories philosophiques. Toutefois, comme chez Rabelais, les proportions colossales, la juxtaposition de l’imaginaire et du quotidien soulignent le réalisme total de la vision. La palette de Pulci se plaît aux contrastes violents, aux heurts de couleurs, à l’accumulation des touches chromatiques, au grouillement des foules et des objets, en ce qu’ils embrassent la totalité de la vie. Morgant le Géant offre à la fois des scènes de bataille qui baignent dans une lumière précise et surnaturelle à la Paolo Ucello, des tableaux succulents et truculents à la manière de certains Flamands et même de somptueuses natures mortes qui évoquent Caravage. Comme chez Rabelais encore, la gastronomie figure à une place d’honneur, non seulement parce que la taverne et le personnage de l’hôte surgissent à chaque détour, mais encore parce que les métaphores sont sans cesse empruntées au vocabulaire culinaire. L’ennemi y est découpé comme une pastèque, le champ de bataille de Roncevaux, jonché d’ossements, bout comme une gigantesque marmite. Si l’intention est parodique plus encore que comique, l’effet est pictural et naturaliste.

Miroir – plus fidèle d’être grossissant – de la cour florentine au temps de Laurent le Magnifique, avec ses fêtes, ses bals, ses tournois, ou du petit peuple, de ses joyeuses kermesses, de ses beuveries et de son humble existence quotidienne, l’œuvre s’invente un langage: l’inépuisable mine de proverbes empruntés au parler populaire et dialectal de Florence et de la campagne environnante, l’argot des voleurs, les néologismes étranges, les exotismes, le recours aux onomatopées, le choc des sons après celui des couleurs, les jeux mots, les coq-à-l’âne ne sont pas chez Pulci (pas plus que chez Rabelais) de purs exercices de rhétorique. Le foisonnement anarchique, qui met à son service toutes les ressources langagières, traduit cette joie de tous les «possibles» – qui englobent également l’invraisemblable et l’inouï –, cette joie sérieuse qui marque tant d’œuvres de la première Renaissance, joie de l’imagination et des bornes franchies et dont le comique profond n’exclut ni le désenchantement, ni l’amertume, comme en témoignent – si le Morgant ne suffisait pas – ce que nous savons sur la vie de Pulci et ce qu’il nous livre de sa nature tourmentée et fantasque dans sa correspondance avec Laurent le Magnifique.

Encyclopédie Universelle. 2012.

См. также в других словарях:

  • Pulci — Pulci, drei Brüder in Florenz: 1) Bernardo, geb. um 1430; übers. Virgils Eclogen, Flor. 1481, u. schr. geistliche Schauspiele, Elegien u. Sonette. 2) Luca, geb. 1431, trug mit dem Folgenden u. Bojardo zur Entstehung der italienischen Ritterepopöe …   Pierer's Universal-Lexikon

  • Pulci — (spr. tschii), Luigi, ital. Dichter, geb. 15. Aug. 1432 in Florenz, gest. im November 1484 in Padua, ein Freund Polizianos und Lorenzos de Medici. Sein Hauptwerk ist das romantische Heldengedicht »Il Morgante maggiore« (zuerst Flor. 1481; am… …   Meyers Großes Konversations-Lexikon

  • Pulci — (spr. pultschi), Luigi, ital. Dichter, geb. 15 Aug. 1432 zu Florenz, gest. 1484; Rittergedicht »Il Morgante maggiore« (1481.) – Vgl. Einstein (engl., 1902) …   Kleines Konversations-Lexikon

  • Pulci — (Pultschi), Luigi, geb. 1431 zu Florenz, Freund des Lorenzo von Medici, gest. 1487, epischer Dichter, Verfasser des »Il Morgante maggiore«, Florenz 1488. Auch seine Brüder Bernardo und Luca waren Dichter …   Herders Conversations-Lexikon

  • Pulci — Pulci, Luigi …   Enciclopedia Universal

  • Pulci —   [ pultʃi], Luigi, italienischer Dichter, * Florenz 15. 8. 1432, ✝ Padua Oktober oder November 1484; befreundet mit Lorenzo de Medici; schrieb, oft im volkstümlichen Florentinisch, Sonette zum Teil burlesken Charakters, eine Novelle (»Novella… …   Universal-Lexikon

  • Pulci, Luigi — • Italian poet (1432 1484) Catholic Encyclopedia. Kevin Knight. 2006. Pulci, Luigi     Luigi Pulci     † …   Catholic encyclopedia

  • Pulci, Luigi — ▪ Italian poet born Aug. 15, 1432, Florence [Italy] died , November? 1484, Padua, Republic of Venice       Italian poet whose name is chiefly associated with one of the outstanding epics of the Renaissance, Morgante, in which French chivalric… …   Universalium

  • Pulci, Luigi — (1432 1484)    Florentine vernacular poet. His wit and skill as a popular writer won him the patronage of Cosimo de Medici. Urged by Cosimo s daughter in law to write a poem on the heroic exploits of the Emperor Charlemagne in support of reli… …   Historical Dictionary of Renaissance

  • Pulci, Luigi — ► (1432 84) Poeta florentino. Autor de Morgante, poema burlesco …   Enciclopedia Universal


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